Alexandre Pierrepont // Un ethnologue en tournée
Passage de comètes

La visite des lieux
On pourrait donner comme image de l’Atlantique Jazz Tour du trio Starlicker en Finistère-Nord (une caravane composée des trois musiciens, du coordinateur et du régisseur de Penn Ar Jazz, d’un éducateur spécialisé et de deux de ses protégés, chacun contribuant chaque jour, du 14 au 18 octobre 2011, à l’effort collectif), celle d’une musique prête à être jouée dans une ancienne école réaffectée, ou dans une ancienne ferme réaffectée, et à la fin dans un bar basque de quartier de cocagne, partout où c’est possible, dans toutes les salles du bout du monde, pour des collégiens, des étudiants, et des vieux de la vieille ou du village. Une musique qui ne passe nulle part (entendons : qui n’est quasiment diffusée nulle part) et qui pourtant peut passer partout, une musique de passage(s) et de partage(s) sachant réaménager tout espace en contre-espace – pourvu que les moyens lui soient laissés. Encore faut-il savoir concevoir le concert comme cet espace-temps de découverte, réellement, comme un lieu de sociabilité et donc de rencontre, au plus fort sens du terme, où l’on accepte de se hasarder, et non de « vérification », de relevé des compteurs et des valeurs « musicales » côtées dans les médias.
La tâche d’une association comme Penn Ar Jazz consiste par conséquent en une double invitation au voyage : à aller et à faire aller au-devant, autrement dit à faire venir à soi pour partir à la découverte de l’autre, d’une autre manière de jouer de la musique, de jouer du monde. D’une part, faire venir les musiciens d’une autre humanité (ils peuvent venir de loin, ils peuvent aussi être du lieu et explorer les lointains du lieu : ils ont tous d’autres manières de faire) ; d’autre part, faire venir un public local, ouvrir le local sur l’international sans l’aide des médiations usuelles, de plus en plus défaillantes. Reformulons : il est de plus en plus de la responsabilité d’une structure de diffusion du type de Penn Ar Jazz de faire le lien, de le travailler, et non de se contenter d’une offre artistique, aussi prestigieuse soit-elle. Et de déconstruire en passant le fainéant soupçon d’«élitisme», sous prétexte que des musiciens reconnus internationalement, parcourant des réseaux de production et de relation tout à fait concrets et circonstanciés, sont néanmoins inconnus du «grand public» tel qu’il est censé se retrouver un peu partout, ou nulle part, indistinctement. L’immense majorité des auditeurs sondés à cet égard, lors de l’Atlantique Jazz Tour, lesquels pour la plupart ne connaissaient pas Starlicker, ont attesté qu’ils n’avaient aucunement éprouvé le besoin d’être « spécialistes » ou « spécialisés » afin d’apprécier pareille musique, du moment qu’un espace ou contre-espace scénique les rapprochait du feu de l’action.
Le « dispositif scénique » de Starlicker reflète la frontalité de sa musique, puissamment collective, à la fois dense et effusive : formation en v inversé, le cornettiste Rob Mazurek légèrement en retrait, sautillant parfois comme un boxeur, avec à sa droite le batteur John Herndon, à la fois fiévreux et impassible, et à sa gauche le vibraphoniste Jason Adasiewicz, trépidant et tintinnabulant.
Le trio privilégie les manœuvres d’ensemble sur l’expression soliste : on y travaille la matière des sons et des rythmes sur l’enclume des compositions, dans leurs strates et dans leurs résonances, quitte à empiler ces résonances, ces overtones, jusqu’à atteindre un point d’incandescence. Jusqu’à dresser une barricade percussive que transperce l’aiguille à coudre la musique du cornet. Et plutôt que de respecter la séquence espace thématique / espace soliste, chaque morceau semble soulever et déplacer des blocs rythmiques, ou mélodico-rythmiques, en un jeu de construction, de destruction et de reconstruction, comme si la musique se cherchait en permanence de nouvelles fondations, se faisait elle-même contre-espace.

Les lieux de diffusion
Premier espace : 15 octobre / Salle Ty Skol à Saint-Hernot
• « Les Amis de la Musique » est le nom d’une association qui a d’abord servi d’école de musique sur la presqu’île de Crozon, avant d’être relancée il y a 7 ans par un couple (Eric et Agnès) et un membre actif de la première heure (Georges), moyennant une licence d’entrepreneur musical. Soutenue par la mairie et le Conseil Général, l’association propose 6 à 7 concerts par an, soit dans l’ancienne école (d’une jauge de 110 personnes), soit dans l’église : musique classique, musiques du monde, et jazz – la collaboration avec Penn Ar Jazz remontant à 3 ou 4 ans. Selon les mots des organisateurs, chaque événement est vécu dans sa pleine dimension d’événement, presque comme une « cérémonie », avec ferveur mais sans solennité.
- Réactions du public face au concert : la plupart n’avaient aucune expérience de cette musique. Impressionnés (éventuellement indisposés, mais toujours fascinés) par l’énergie dégagée, par la prolifération rythmique, par l’unité, le sens de la communication et de la connivence entre les musiciens. Ont remarqué leur grande humilité, et leur aptitude à aller chercher en soi des choses de l’ordre de l’intime. Ce qui fait qu’une étrange harmonie s’est dégagée du chaos.
- Réactions du public face à l’événement : très conscients et heureux d’accueillir ce type de musiques, des concerts de cette qualité, près de chez eux. Ressentent le privilège assez rare que des musiciens du monde entier viennent dans des lieux aussi « isolés », et en souhaiteraient davantage, avec cette convivialité propre et propice au jazz. Une plus grande fréquence attirerait-elle davantage de public ?
« Mais où étaient les surfeurs ? », se demande-t-on. Prennent ces concerts comme des rendez-vous avec l’inouï, à la recherche d’émotions. Rarement déçus et si jamais, l’acceptent comme la règle du jeu.
Second espace : 16 octobre / Salle Run Ar Puñs (« La colline du puits ») à Châteaulin
• Depuis 1978, salle gérée par une association (75% de subventions et 25% de recettes propres) et débit de boissons qui sert de « caisse de résonance », pour passer l’information sur les concerts. Importance de la dynamique installée avec le public, curieux de nouvelles expériences. Pour chaque groupe programmé, le directeur de la salle (Jakez) attend : un authentique rapport au public, la vitalité du jeu plutôt que le peaufinement d’une esthétique, la création plutôt que l’exploitation d’un répertoire... La collaboration avec Penn Ar Jazz remonte à 5 ans.
- Réactions du public face au concert : impressionnés par l’intensité, par des musiciens unis mais débridés, « démoniaques », sans leader, par une musique toujours en mouvement, comme un torrent, toujours à se faire et se défaire, entre maîtrise et lâcher prise. Magie de leur communication. Starlicker sait puiser en profondeur, et remuer ce qu’ils y trouvent.
- Réactions du public face à l’événement : n’ont pas l’habitude d’écouter ces musiques, ou alors un jazz plus conventionnel. Se réjouissent de pouvoir profiter de ces musiques dans des endroits pareils, qui favorisent la qualité d’écoute, et les possibilités d’échanges après.
Pour rendre possible l’Atlantique Jazz Tour, Penn Ar Jazz s’appuie donc sur ce type de structures associatives, tout sauf impersonnelles, dont le public, de tous les âges, provient en majeure partie des environs, de la région immédiate. Un public qui a globalement une prédilection pour ces lieux de vie : où la musique fait vivre le lieu et où le lieu fait vivre la musique. Qui est même disposé à écouter une musique surprenante, laquelle n’est pas seulement prétexte à « faire la fête ». Après le second concert, un auditeur émettra l’avis suivant : il y a, ici, une tradition de curiosité. Est-ce à cause de la mer qui cerne la Bretagne et, étant moins une frontière qu’une liaison, ouvre sur le monde ? L’ouverture et l’autonomie ne vont-elles pas de pair ? Ou est-ce que le peu d’offres divergentes, musicalement parlant, conjugué à cette ouverture d’esprit, réunit les conditions d’un accueil favorable le moment venu ?
Si besoin et plaisir d’ouverture il y a, constaté de toutes parts, il convient peut-être de s’interroger sur la nature de la « fermeture » supposée, en regard, laquelle ne tient donc pas à une absence de curiosité de la part du public, ou à un ésotérisme de la musique créative...
D’ici là, on peut d’ores et déjà avancer certaines des bases artistiques communes que partagent les musiciens de Starlicker et leurs semblables, invités lors de précédents Atlantique Jazz Tour (Assif Tsahar et Chad Taylor, Hamid Drake et Pasquale Mirra, Didier Petit et J.T. Bates, etc.) – à commencer par l’art de l’improvisation, d’une musique toujours en devenir, toujours en train de s’inventer collectivement. Soit, de la musique comme laboratoire d’expérimentation, appréciable en tant que tel.
Quelques éléments de réponse – qu’est-ce qui fait tourner ces musiques et donne envie de les faire tourner – se trouvent vraisemblablement dans les échanges entre musiciens et collégiens, en marge de leurs performances dans les établissement scolaires :
- Ce qui leur plaît dans leur métier ? C’est que ce n’est pas un métier, et que l’on y passe le plus clair de son temps avec de fortes personnalités. Il est épouvantablement difficile de « faire carrière », et beaucoup abandonnent après quelques années, mais pour celles et ceux qui persévèrent, cette expérience de vie s’avère terriblement valorisante.
- Le jazz est-il un style musical qui va continuer à vivre ? Aucune musique ne meurt. Certaines passent inaperçues, certaines tombent dans l’oubli ou servent à d’autres fins, mais aucune musique ne meurt.
- Le style qu’ils pratiquent se retrouve-t-il chez d’autres groupes de Chicago ? Le lieu de vie induit des similitudes : l’alternance entre une saison très froide et une saison très chaude, entre un paysage extrêmement plat et une architecture tout en hauteur, cette science des contrastes. Et la nature collaborative de leur musique est à l’image des relations sociales à Chicago.
- Comment s’y prennent-ils pour créer leur musique ? Il n’y a pas un moment en particulier, ou alors est-ce en bout de course. La musique est en eux en permanence, et une idée musicale peut surgir à tout moment. Il faut seulement la retravailler.
- Pourquoi tant de complexité et de contrastes ? Qu’est-ce qui est complexe au juste ? Une musique sans mélodie apparente ? Sans tempo apparent ? Ou avec trop de mélodies, trop de rythmes, trop d’informations ? Et qu’est-ce que la simplicité ? Ne trouve-t-on pas dans toute musique créative la gamme complète des émotions, de la plus élémentaire à la plus sophistiquée, et retour ?
- Quelle est la part d’improvisation pure et la part d’éléments prémédités ? Ces proportions sont variables, mais l’essentiel est que, dans ces musiques, on construit et déconstruit toujours les structures. Aucune règle du jeu n’est plus importante que le jeu lui-même.
- Quel message veulent-ils faire passer ? Ils n’y a aucun message particulier à délivrer : la musique est le message. Ils jouent qui ils sont. Leur musique est une manière d’être.

Quelles que soient les réponses à ces questions, et puisqu’il incombe à Penn Ar Jazz de permettre à des espaces et contre-espaces sociaux et musicaux de s’organiser, de communiquer l’envie et le goût, en toute conscience, de se hasarder, de visiter ce laboratoire d’expérimentation que sait être la musique, et de faire le lien entre celles et ceux qui viennent de loin et celles et ceux qui viennent de près, il apparaît :
a) D’une part, que les initiatives prises par Penn Ar Jazz et ses partenaires gagneraient certainement à être davantage connectées à d’autres structures associatives (et pas seulement celles liées au monde de la musique, ou aux milieux scolaires), spécifiques à chaque territoire traversé. Selon l’adage : « Mais où sont les surfeurs ? » Nécessité d’aller au-devant, encore et toujours, de celles et ceux qui font vivre un territoire, de quelque manière que ce soit, pour les faire venir vers ce qui traverse leur lieu de vie et d’activités. Nécessité d’identifier ces structures et d’imaginer chaque fois comment les impliquer de manière adaptée (on ne s’adresse vraisemblablement pas aux membres d’un club de surfeurs comme on s’adresse aux membres d’une coopérative agricole).
b) D’autre part, qu’une plus grande présence sur le terrain, une plus grande présence sur les lieux, non seulement répondrait à certains vœux du public, mais faciliterait le raccord des événements proposés dans le tissu de la vie sociale.
Qu’il s’agisse de préparer en amont le passage en comètes des musiciens, ou de les faire rester plus longtemps sur place, dans tous les cas de figure, et puisque ces derniers ont très nettement manifesté leur bonheur de pouvoir rencontrer les membres du public, de pouvoir échanger avec eux, d’avoir le temps de partager des moments de vie avec eux, qu’il n’y ait pas de séparation, le concert ne peut plus être seulement conçu comme un événement replié sur lui-même (quand bien même la musique qui s’improvise conservera toujours cette fugacité) : il est espace de résonance. C’est cette résonance de l’événement, ce qui l’annonce, ce qui le prolonge, qu’il s’agit de penser et de conforter.
Les lieux de transmission
Penn Ar Jazz étant une association conventionnée, le Conseil Général, à l’échelle départementale, l’astreint à des jumelages avec différents collèges – une vocation de partage déjà affirmée dans le passé par des actions sporadiques. Avec un budget de 8 à 10 000 euros par collège, répartis sur trois ans, Penn Ar Jazz (en tandem avec la coopérative artistique Marmouzic) doit proposer des actions ou des ateliers qui toucheront tous les élèves au cours de l’année – les classes de 6ème de la première année suivant de facto l’ensemble du programme. C’est-à-dire qu’une présence artistique doit se faire sentir tout au long de l’année dans les établissements scolaires, avec un travail sur la durée : introduire à la musique et aux métiers de la musique (en 2011/2012, il est prévu qu’un disque CD soit produit avec les élèves). Et si le programme est ponctué de concerts ou d’événements, aucun « spectacle de fin d’année » ne vient faire prévaloir la satisfaction d’un produit fini sur le processus d’apprentissage.
Au cours de cet Atlantique Jazz Tour, qui s’inscrivait dans la seconde année du programme, les membres de Starlicker ont donné deux concerts-rencontres pour les élèves de deux collèges. Face à eux (ou le 18 octobre, dans la Salle du Clous à l’Université de Brest), Mazurek, Adasiewicz et Herndon n’ont pas interprété une version édulcorée de leur musique.
Même engagement physique, même volume sonore, mêmes constructions labyrinthiques. Et ils ont pris un malin plaisir, dans les discussions, à faire valoir que d’autres instrumentations, telle que celle de leur trio, d’autres arrangements, tels que ceux auxquels ils s’essayent ensemble, d’autres solutions pour faire de la musique, pour faire quoi que ce soit, étaient toujours possibles. À encourager les « jeunes » à penser différemment, à voir autrement leur environnement, à exprimer tout le spectre de leurs émotions, à illuminer leur existence et celle de leurs proches... En règle générale, les collégiens, d’abord déconcertés par la musique, l’ont d'autant plus appréciée, ou plus exactement le dernier morceau, offert en rappel, qu’il prenait place après la prise de parole des musiciens, indiquant une fois de plus l’importance de ces échanges.
Premier concert-rencontre : 14 octobre / à Saint-Pol-de-Léon avec le collège Jacques Prévert
• Travail du professeur (Sébastien) : s’est attaché à travailler le rapport à la limite (que peut, que doit la musique ?), la recherche des sons par des musiciens présentés comme des explorateurs aussi, quitte à déconstruire quelques représentations...
• Réactions des élèves : expérience définitivement nouvelle, une musique sans chanteur, sans électronique, avec des instruments inconnus, une musique rapide, voire trop rapide, bruyante. Troublante dans ses mélanges et ses changements de sonorités. Ressentent les aspects narratifs de cette musique, alors qu’elle est sans paroles. Musique explosive dans la joie ou dans l’épouvante (bruits), qui vibre dans le corps.

Second concert-rencontre : 17 octobre / à Plougastel-Daoulas avec le collège Fontaine Blanche
• Travail du professeur (Sylvie) : s’est attachée à rendre possible d’appréhender la complexité de la musique, et de formuler son ressenti vis-à-vis d’elle, à faire comprendre que la primauté accordée à des musiques bien organisées, calibrées, n’était peut-être pas aussi « naturelle » qu’on le croit.
• Réactions des élèves : pas l’habitude (et même tout premier concert pour certains). Sursautent face à la puissance du son, sauvage, mouvementé, bruyant jusqu'au vacarme... Idées d’une locomotion / locomotive, d’un défilé, d’une parade, mais complètement désordonnés et anarchiques, d’une tempête et de tourbillons... N'ont pas saisi de début, de fin, mais un "bloc" dans lequel les trois musiciens "allaient librement". Ont eu du mal à discerner les thèmes (sans chanteur, sans air de danse, sans « clarté »... rien à quoi se rattacher), mais pour certains ça n'avait pas d'importance, car c'est l'énergie qui les a le plus impressionnés, toutes ces différentes couleurs, et la longueur des morceaux... Il y a beaucoup d’échanges, parfois connectés, parfois pas, on se cherche beaucoup dans cette musique. Mais comment arrivent-ils à se concentrer, les musiciens ?
Pour ces concerts-rencontres ou ces ateliers, comme pour le choix des structures partenaires, il y a absolue nécessité d’identifier des professeurs référents, soucieux d’effectuer de réels travaux d’approche avant le passage des musiciens.
Car la musique réconcilie spontanément travail et plaisir – activités didactiques et activités ludiques – et c’est sa chance et son risque. Qui plus est, elle est désormais omniprésente dans les pratiques d’existence des adolescents. Il conviendrait donc de s’interroger au préalable, avec ces professeurs, sur la place de la musique dans nos vies – et de quelle musique – ainsi que sur les rôles qu’on lui fait tenir. Et si certaines identifications sont venues submerger et subjuguer les élèves, et qu’ils adhèrent compulsivement à celles-ci, énoncées sous forme de vérités sans appel, un lent détour par l’histoire, par l’écoute, s’avère nécessaire avant la rencontre avec les musiciens, ne serait-ce que pour ne pas leur faire porter le poids de ces stéréotypes.
Le choix de musiciens créateurs qui ne sont ni tout à fait semblables (ils jouent une musique différente de celles écoutées par les élèves), ni tout à fait dissemblables (ils jouent une musique liée à celles écoutées par les élèves), s’avère également primordial. Leur position d’entre-deux peut même servir à mieux contextualiser la position d’entre-deux des élèves (entre les mondes, pas seulement musicaux, entre les générations) : la découverte de l’autre lié à soi amène toujours une redécouverte de soi délié par l’autre. L’espace de la rencontre, de la mise en présences d’identités/altérités, aussi brève soit-elle, doit donc être pensé comme le lieu et le moment d’une exposition à l’autre, face à soi et en soi. Et peut être préparé musicalement, artistiquement, sociologiquement, anthropologiquement.
L’esprit des lieux
Les trois membres de Starlicker sont quasiment toujours revenus sur cette idée lors de leurs échanges : il ne s’agit pas que de musique ou de jazz, mais d’un art de l’improvisation – «avoir l’intelligence de ce qui est approprié, en situation» –, un art de vivre basé sur la créativité et «le désir d’expérimenter». D’où leur pluri-référentialité, et les tactiques et stratégies interactives, combinatoires, qu’ils ne cessent de déployer.
D’abord, ils envisagent un continuum de styles, de genres, de musiques, de cultures et finalement d’individus, lancés dans des rapports de complémentarité, où le rapport à l’autre (autre style, autre genre, etc.) libère toujours de l’identité. Mais une identité multiple, composite, hétérogène. Ce continuum et cette identité multiple proviennent en grande partie de l’expérience afro-américaine dans les temps modernes, expérience de la double appartenance ou du dédoublement de soi (entre l’Afrique de l’Ouest et l’Amérique du Nord, entre l’Occident, ses incidences et ses ailleurs, etc.), laquelle a donné naissance à la plupart des musiques du champ jazzistique en les basant sur une essentielle multidétermination, une essentielle multiplicité de codes culturels en devenir, dans une logique finalement inclusive.
Ensuite, l’altération est pour eux une démarche de connaissance : dans les musiques du champ jazzistique, rien n’est voué à rester en l’état, tout se transforme, tout est sujet à transformation. Le rapport à soi (soi pouvant être une composition donnée, une mélodie, un rythme, une manière de procéder) libère toujours de l’altérité.
Sur ces prémisses, une meilleure contextualisation des concerts proposés par Penn Ar Jazz, en amont, insisteraient sur certaines de ces valeurs socio-musicales – et pas seulement sur l’histoire ou l’actualité du « jazz » : la musique créative est une culture expressionniste fondée sur l’affirmation de l’individualité, d’un ensemble toujours sensible d’individualités disposées à œuvrer ensemble, dans un souci de réciprocité et de complémentarité. Chaque individu est valorisé dans ce qu’il a de plus singulier et responsabilisé dans sa prise en charge du commun. La musique d’improvisation collective est une musique de la relation de confiance, pourrait-on ainsi dire : chacun assume sa différence, son altérité, c’est-à-dire sa liberté d’être soi avec l’autre, afin aussi que l’autre puisse assumer la sienne, afin que l’un et l’autre puissent s’approprier chacun à sa façon les termes de l’échange, de la rencontre, le matériau et le sujet, qu’ils fassent chacun leurs propres liens. Qu’ils fassent le choix de l’inter-dépendance plutôt que de l’in-différence.
Tel Starlicker en Finistère-Nord au mois d’octobre 2011.
Alexandre Pierrepont











